UN MARCHÉ TROP PETIT POUR LA CONCURRENCE : LE CAS DE L’HUILE DE TABLE
Avec 3,5 millions d’habitants selon le recensement d’août 2026, le Gabon a l’un des plus petits marchés domestiques d’Afrique centrale. Ce chiffre n’est pas un détail statistique, il pèse directement sur la vie chère : la plupart des activités industrielles ont besoin d’un volume minimum de clients pour rentabiliser leurs coûts fixes, et un marché de cette taille peut souvent ne pas suffire à faire vivre plusieurs producteurs en concurrence à l’échelle efficace, un mécanisme économique général qui éclaire la situation gabonaise sans la démontrer secteur par secteur. Une partie des monopoles décrits dans cette note n’est donc pas seulement affaire de mauvaise gouvernance. Elle tient aussi, en amont, à la taille du marché lui-même.
Cuisin’Or, la marque d’huile de table la plus vendue au Gabon, illustre le mécanisme. Olam Palm Gabon la produit ; aucun autre industriel n’est identifié sur ce segment dans la presse économique gabonaise. Ce marché connaît un même scénario de façon récurrente depuis le début de la décennie, documenté notamment en 2022 et en 2026 : les grossistes manquent de stock, les prix s’envolent, le litre passant de 950 à parfois 1300 FCFA, le bidon de cinq litres dépassant parfois les 9500 FCFA. La dernière fois, en juillet 2026, un site clandestin de reconditionnement d’huile a même été démantelé à Libreville.
À chaque épisode, l’État répond de la même manière : il fixe un prix homologué et exclut certains grossistes de la chaîne de distribution, sans jamais s’attaquer au producteur en position dominante lui-même. Ce n’est pourtant pas un vide juridique : la loi gabonaise sur la concurrence interdit explicitement les ententes sur les prix et l’exploitation abusive d’une position dominante. Ce qui fait défaut, c’est une autorité prête à s’en servir, et un marché assez large pour qu’un deuxième producteur ait intérêt à s’y installer.
La position dominante n’est pas en elle-même la preuve d’une pratique anticoncurrentielle : la question posée ici n’est pas de présumer une faute, mais de savoir si l’autorité compétente dispose des moyens d’établir, lorsqu’elles existent, des pratiques constitutives d’abus, et de les sanctionner le cas échéant. Deux faits éclairent, sans l’épuiser, le choix entre les deux lectures possibles, un marché trop petit pour deux producteurs, ou une autorité qui s’abstient d’agir. D’abord, l’État gabonais n’est pas extérieur à ce dossier : il détient 40 % du capital d’Olam Palm Gabon via la Caisse des Dépôts et Consignations, la même logique de juge et partie déjà relevée pour la CEAG, ici plus ancienne et jamais nommée comme telle. Ensuite, Olam est aussi, depuis 2014, le partenaire privé du programme GRAINE décrit en Partie IV, à hauteur de 49 % du capital de ce programme : les deux dossiers, l’huile de table et l’agriculture vivrière, impliquent le même groupe et mériteraient d’être instruits ensemble plutôt que séparément. Quant à l’hypothèse d’un marché trop petit, elle reste à ce jour une hypothèse non testée : aucun deuxième producteur n’a jamais tenté d’entrer sur ce segment, ni réussi, ni échoué. L’absence de tentative ne prouve pas qu’elle aurait échoué. Le seul fait établi, documenté et répété depuis 2022, c’est qu’aucune sanction n’a jamais été prononcée contre l’acteur en place. Un dernier facteur mérite d’être relié à ce diagnostic : le Gabon applique l’un des tarifs douaniers moyens les plus élevés au monde (voir plus loin dans cette partie) ; dans la mesure où il s’applique aussi à l’huile de table importée, il pourrait contribuer à décourager l’entrée d’un concurrent par les importations, au même titre que la taille du marché.
Un précédent existe pourtant pour encadrer une marge plutôt qu’un seul prix homologué : un protocole d’accord de 2022 entre l’État et les opérateurs économiques a plafonné les prix aux stades gros, demi-gros et détail d’un panier de 48 produits alimentaires importés, ainsi que leur marge commerciale cumulée à 24,5 % (grossistes 7,5 %, semi-grossistes 5 %, détaillants 12 %). C’est le dispositif que prolongent les mercuriales décrites en Partie IV, régulièrement reconduites et élargies depuis en nombre de produits (67 en 2023, 102 en 2024, 105 en 2026) : l’outil n’est donc pas inemployé, il n’a simplement jamais été dirigé spécifiquement contre ce monopole précis.
UN INSTRUMENT DE MARCHÉ NEUTRALISÉ PAR CEUX QU’IL DEVRAIT DISCIPLINER
Puisqu’un seul acteur domine la production, tout repose sur la capacité de l’État à encadrer sa conduite. C’est précisément là que la chaîne casse une deuxième fois. La Centrale d’Achat du Gabon (CEAG) devait importer, centraliser les commandes et faire pression sur les prix par les volumes. Le communiqué du Conseil des ministres du 12 août 2025, qui la crée, formule cet objectif en termes de volumes, de corridors logistiques et de « contrôle des hausses excessives » — sans mandat explicite de régulation du comportement des distributeurs : c’est la composition même de son capital qui transforme, de fait, un objectif de prix en question de discipline de marché. Six mois après son lancement en avril 2026, elle organisait surtout des marchés itinérants ponctuels, une poignée de jours par quartier, un format que les associations de consommateurs jugent incompatible avec des achats alimentaires quotidiens. Son capital est détenu à 63 % par des opérateurs privés, dont certains des grands distributeurs qu’elle est censée discipliner. La taille du marché n’explique rien ici : c’est un choix de gouvernance, corrigeable sans toucher à un seul paramètre économique.
Cette structure de capital crée un risque de conflit d’intérêts structurel : les mêmes opérateurs appelés à faire baisser les prix par la CEAG siègent aussi dans sa gouvernance, alors qu’une baisse de prix réellement efficace pèserait sur leurs propres marges ailleurs dans la chaîne. La question n’est donc pas de prêter une intention aux actionnaires de la CEAG, mais de savoir quels mécanismes de gouvernance garantiraient l’indépendance du dispositif vis-à-vis de ceux qu’il est censé discipliner.
Christian Abiaghe Ngomo, président de SOS Consommateurs, qui suit la vie chère au Gabon depuis plus de dix ans, a dressé le 7 août 2026 un bilan sans détour : le modèle a dérivé de la régulation structurelle vers l’opération commerciale ponctuelle. Il pointe aussi un flou persistant sur un importateur privé intervenant dans le dispositif, non actionnaire fondateur de la CEAG, vendant à des prix sensiblement inférieurs au marché, sans que les contreparties qui lui ont été accordées soient rendues publiques. Son organisation réclame une évaluation indépendante. Six mois après le lancement, elle n’a pas encore eu lieu.
Le porte-parole de la Présidence, Théophane Nzame-Nze Biyoghe, a précisé ce constat le 29 septembre 2026 sur Urban FM (émission Dafresh Morning) : la CEAG n’a jamais été conçue comme l’instrument exclusif de lutte contre la vie chère, et devait d’abord franchir des étapes préalables, procédures internes, identification de partenaires, avant d’entrer dans une deuxième phase. Cette phase, un test de six mois annoncé pour « très probablement » le mois d’octobre 2026, s’appuiera sur un réseau d’une cinquantaine d’enseignes partenaires réparties sur le territoire. La capacité d’importation directe et de maîtrise des prix jusqu’au détaillant, celle qui correspond à l’ambition initiale, reste à ce stade à l’étude dans un comité interministériel associant la CEAG, les services techniques du ministère et les douanes : « ce sont les prochaines étapes », selon ses propres mots. Interrogé sur des données chiffrées de baisse des prix, le porte-parole a reconnu qu’aucune mesure systématique n’existe au-delà des méga-marchés ponctuels, et que le défi de cette deuxième phase est précisément de rendre cette baisse « plus générale et durable ». Dans la grille de lecture utilisée par cette note (voir Partie V), ce constat officiel situe la CEAG entre la première et la deuxième étape du test : le dispositif existe, son fonctionnement généralisé reste, de l’aveu même de son porte-parole institutionnel, un objectif pour les mois à venir plutôt qu’une réalité actuelle.
Ni la CEAG ni aucun autre acteur cité dans cette note ne prouvent une intention malveillante. Ils posent une question structurelle simple : un instrument censé faire pression sur les prix peut-il tenir cette promesse quand les acteurs qu’il doit faire plier sont ceux qui le gouvernent ?
Le commerce formel gabonais reste d’ailleurs concentré autour de quelques enseignes, Ceca Gadis, Prix Import associé à Carrefour, et Mbolo notamment, qui ne représentent ensemble, selon une estimation d’Oxford Business Group dont la date exacte de collecte n’est pas précisée, qu’environ un cinquième du chiffre d’affaires du commerce de détail formel du pays. La Centrale d’Achat ne s’ajoute donc pas à un secteur atomisé : elle s’insère dans un commerce formel déjà concentré, ce qui renforce la question de gouvernance posée plus haut.
LA PARAFISCALITÉ : UN AGGRAVANT, PAS LA CAUSE
Le patronat gabonais désigne souvent ce facteur en premier, avant même la concentration du marché : le poids cumulé des prélèvements, formels et informels. Il n’a pas tort, mais il ne faut pas non plus le sous-estimer : cette note le classe au rang des six conditions à réunir, et c’est le seul point que l’Annexe 1 signale comme urgent. Le phénomène se joue à trois niveaux. Le premier relève de la fiscalité ordinaire à l’importation : droits et taxes, TVA et frais de scanning, dont une suspension de six mois a été annoncée le 15 février 2026 sur des denrées de base et des matériaux de construction. La liste de 105 produits rendue publique le 23 février, celle de la mercuriale de 2026, est présentée par plusieurs médias comme le périmètre de cette suspension, sans que le texte officiel ait pu être consulté pour cette note. Le deuxième est local et sectoriel, mairies, ministères, agences, jamais touché par cette suspension. Le troisième est illégal : 38 prélèvements informels, perçus par 12 autorités différentes, dont 75 % en nombre échappent au Trésor public, selon le vice-président du gouvernement lui-même, devant le Conseil des ministres du 10 avril 2026. Le président de la République a, lui aussi, qualifié ces prélèvements de « racket institutionnel » le 20 mai 2026. Plus de cinq mois plus tard, la liste nominative promise à l’époque n’a toujours pas été publiée.
Mais la suspension de six mois sur les droits à l’importation n’a pas fait baisser les prix de façon générale, ce qui devrait suffire à tempérer l’explication fiscale. Le mécanisme le plus probable est celui de l’incidence fiscale, prévisible dans ce type de marché : dans un secteur d’importation et de distribution concentré entre quelques opérateurs, la théorie comme l’absence de baisse de prix observée ici suggèrent qu’une baisse de taxe tend à être absorbée en marge plutôt que répercutée jusqu’au consommateur. La parafiscalité aggrave un problème qu’elle n’a pas créé.
LE VERROU QUI EMPÊCHE TOUT LE RESTE : LE CRÉDIT
Reste une question que la fiscalité ne résout pas : pourquoi personne n’investit pour concurrencer les acteurs déjà en place, ni dans l’huile de table, ni dans la distribution ? Une partie importante de la réponse tient dans le prix de l’argent. Deux faits, propres au Gabon et non à la zone CEMAC, expliquent l’essentiel de l’écart : un crédit bancaire coûte en moyenne 21 % au Gabon (taux effectif global), le plus élevé de toute la zone, contre 11 % en moyenne régionale et 8 % au Cameroun. D’abord, la concentration : une seule banque, BGFIBank, capte 62,03 % des nouveaux financements accordés (1er trimestre 2026, en hausse constante). Contrairement à l’huile de table, ce n’est pas un cas où le marché serait trop petit pour plusieurs acteurs : plusieurs banques opèrent au Gabon, BGFIBank a simplement pris l’avantage par la taille et l’ancienneté. Ensuite, les frais annexes, dossiers, commissions, garanties, qui représentent 43 % du coût total du crédit au Gabon, contre 32 % ailleurs dans la zone. Même l’État gabonais n’échappe pas à ce prix de l’argent : l’emprunt obligataire international qu’il a émis à l’été 2026, environ 920 millions de dollars, portait un coupon de 9,375 %, un niveau élevé pour une émission souveraine, que cette note n’a pas pu comparer précisément à d’autres émissions africaines récentes faute de base de comparaison consolidée. Les deux phénomènes relèvent de logiques distinctes, concentration bancaire et frais annexes gabonais d’un côté, prime de risque souverain fixée par les marchés internationaux de l’autre, mais ils convergent sur un même constat : l’argent coûte cher à qui emprunte au Gabon, qu’il s’agisse d’un commerçant ou de l’État lui-même. Cette lecture de la transmission monétaire régionale s’appuie sur des données COBAC et BEAC indépendamment vérifiables, croisées et complétées par une recherche propre.
Ce coût du crédit referme la boucle ouverte par l’huile de table. Il détermine qui peut investir dans une usine, un entrepôt frigorifique, une flotte de camions, tout ce qui permettrait de produire ou de distribuer localement plutôt que d’importer. Pourquoi ce coût reste-t-il élevé malgré des cycles répétés d’assouplissement monétaire régional, la BEAC ayant assoupli son taux directeur en mars 2025 et en juin 2026, avec un resserrement temporaire à 4,75 % en décembre 2025 entre les deux ? Deux données de la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale éclairent le climat régional sans expliquer, à elles seules, pourquoi le crédit gabonais coûte deux fois plus cher que la moyenne de la zone : les créances en souffrance, à 17,4 % de l’encours brut à fin mars 2025, et le capital social minimum exigé des banques, passé de 10 à 25 milliards de FCFA depuis le 1er janvier 2026, sont des contraintes communes à l’ensemble de la CEMAC, pas des spécificités gabonaises ; elles expliquent pourquoi le crédit est cher dans toute la zone, pas pourquoi il l’est davantage au Gabon qu’ailleurs dans cette même zone. Un pays où le crédit reste cher pour ces raisons régionales rend l’importation plus facile que la production, et laisse un monopole comme celui de l’huile de table sans challenger sérieux ; mais ce constat vaut pour l’ensemble de la CEMAC, et ne dit encore rien de ce qui est propre au Gabon.
Importer reste plus facile que produire, mais ce n’est pas gratuit non plus. La Banque mondiale documente, dans deux rapports distincts publiés à trois ans d’écart, les mêmes tracasseries sur le corridor commercial entre le Cameroun et le Gabon : un camion de dix tonnes y subit en moyenne 44 arrêts de contrôle, un tous les 10,8 kilomètres, pour plus de 15 heures de retard et près de 2 millions de FCFA de frais, dont 46 % n’ont aucun caractère officiel. Ce corridor routier dessert surtout les produits frais ; le riz, le poulet congelé ou l’huile importée arrivent pour l’essentiel par le port d’Owendo, dont les coûts et délais propres ne sont pas chiffrés dans cette note. Ces frais renchérissent néanmoins le prix final de certains produits de base jusqu’à un tiers, avant même qu’ils n’atteignent un marché gabonais. Le pays applique par ailleurs l’un des tarifs douaniers moyens les plus élevés au monde. Le crédit rend la production locale difficile ; le corridor rend l’importation coûteuse. Les deux options se referment en même temps sur le même consommateur.
CE QUE L’ÉTAT N’A PAS TISSÉ, L’INFORMEL LE PORTE
Marché fermé, régulation captée, crédit hors de portée : sur un terrain verrouillé à presque tous les étages, une économie s’est construite sans attendre que la structure change. Plus de six Gabonais actifs sur dix travaillent dans l’informel. La boutique de quartier, celle que tout le monde appelle encore « chez le Malien », même quand son tenancier est aujourd’hui d’une autre nationalité, ouvre tard le soir, le week-end, les jours fériés. Elle vend à l’unité, la cigarette, le sachet plutôt que le paquet, et elle fait crédit sur ardoise, un système fondé sur la relation personnelle plutôt que sur un dossier bancaire. adaptatif à part entière, qui répond à la fois aux trois verrous déjà décrits et à une logique propre. Il comble le vide du crédit formel, puisqu’un ménage n’a pas plus accès à un prêt qu’une PME. Il comble le vide du maillage commercial, puisque la CEAG organise des marchés ponctuels et que les supermarchés ferment le soir, quand la boutique de quartier ne fait ni l’un ni l’autre. Il comble le vide du revenu régulier, puisque vendre à l’unité n’est pas un choix de consommation mais une adaptation à un argent qui arrive par petites sommes irrégulières. Et il remplit une fonction plus discrète encore, purement logistique : en réduisant la distance et le temps entre le besoin et l’achat, il abaisse pour le ménage ce que les économistes appellent le coût de transaction, ce qu’il en coûte, au-delà du prix affiché, pour simplement se procurer un produit.
Un développement récent mérite d’être signalé, sans être présenté comme plus qu’il n’est. La CNAMGS a créé en juin 2026 un quatrième fonds, destiné aux commerçants, artisans et travailleurs indépendants, une population jusque-là hors de la couverture maladie obligatoire. Ce fonds protège contre la maladie. Il n’indexe rien sur l’érosion du pouvoir d’achat, et ne doit donc pas être confondu avec une réponse à la vie chère elle-même.
Une idée reçue mérite d’être nommée pour être corrigée : l’idée que ce commerce serait aux mains d’une nationalité étrangère organisée en entente pour maintenir les prix hauts. La présence de commerçants étrangers dans le commerce de détail est réelle, au point d’avoir motivé une mesure gouvernementale en 2025 réservant certains métiers aux nationaux. Mais rien, dans ce que cette partie vient d’établir, ne soutient l’idée d’une entente organisée. Un petit commerçant de quartier, quelle que soit sa nationalité, achète lui-même auprès des mêmes grossistes concentrés que tout le monde : il subit les prix, il ne les fixe pas.